Edgar Wright : « Je suis inquiet pour le futur de la création à Hollywood »

Edgar Wright : « Je suis inquiet pour le futur de la création à Hollywood »


On l’imaginait au 36e dessous après le bouillon de son dernier bébé, Last Night in Soho. Mais face à nous, la bouille gouailleuse d’Edgar Wright ne trahit aucune amertume. Regard Maliceux, éclats de rire spontanés, boucles brunes et touche d’éternel étudiant, l’un des derniers fantassins d’une certaine pop culture d’auteur n’est pas venu dans les Vosges pour maugréer. La mine plutôt légère, le week-end dernier au Festival international du film fantastique de Gérardmer, qui en avait fait son invité d’honneur, Wright n’est pas le genre à rendre les armes. Mais il a bien conscience qu’il tient une position de plus en plus délicate dans un Hollywood au pop-corn de plus en plus trempé dans la mélasse nostalgique. Cerné par les goûts d’un public toujours plus aguiché par les formules balisées, le style d’Edgar Wright l’emmène au contraire hors des sentiers battus, porté par des concepts originaux signés de sa propre plume. Scénariste des sept longs-métrages de fiction qu’il a réalisés à ce jour, le cinéaste, âgé de 47 ans, creuse toujours tant bien que mal son propre sillon, à la manière d’un Guillerus, qui a del Toro, a mordu récemment la poussière avec son très personnel Nightmare Alley.

Le premier long-métrage d’Edgar Wright, l’ultrafauché et invisible western pour rire A Fistful of Fingersdate de 1995. Mais la France ne l’a découvert qu’en pleine moiteur de juillet 2005 avec l’hilarant et gore Shaun of the Deadcoécrit avec son compère et acteur Simon Pegg (alias égallement Benji dans les Mission: Impossible). Réanimation furieuse et jubilatoire du film de zombie, cet hommage tragi-comique aux chefs-d’œuvre de feu George Romero reçut les chaleureuses félicitations du maître. Dieu sait pourtant que le pape des morts-vivants pouvait avoir la dent dure – demandez leur avis aux équipes de The Walking Dead et de L’Armée des morts. La suite du CV de Wright a transformé l’essai : Hot Fuzz, Scott Pilgrim, Le Dernier Pub avant la fin du monde, Baby Driver… Parfois un poil brouillonnes, les friandises pop d’Edgar Wright n’en foisonnent pas moins d’idées singulières et débordent d’un amour incandescent pour le cinoche qui a irradié la vie de ce fan-boy ultime – John Landis, John Carpenter, Joe Dante, Brian De Palma, Sam Raimi, Dario Argento, Walter Hill, Martin Scorsese et quelques autres trônent au palmarès de ses héros. Des soldats comme lui qui, en leur temps, ont inventé, créé, mouillé leur chemise et suivi leur instinct artistique pour de grands films alliant le divertissement à la nouveauté, le personnel à l’universel.

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Je ne veux pas passer le reste de ma vie à voir le même film refait tous les deux ou trois ans.Edgar Wright

Et pour Edgar Wright, cet esprit pionnier manque aujourd’huilement cruel à Hollywood dans la crémerie qu’il affectionne, celle du divertissement : « Sans manquer de respect envers les films récents, je suis inquiet pour le futur. Je compends l’envie de replonger dans la nostalgie, moi-même, j’ai plutôt aimé Spider-Man : No Way Home. Voir les trois différents interprètes de Spider-Man réunis dans un même film, c’était comme voir un épisode de Doctor Who avec le retour des trois docteurs. Sauf que, maintenant, tous les studios vont vouloir faire la même chose : des films-réunions ! Hollywood devrait tellement investir aussi dans des œuvres originales. Je ne veux pas passer le reste de ma vie à voir le même film refait tous les deux ou trois ans. Je veux dire… Il y en a déjà trois qui s’appellent Halloween [l’original de John Carpenter, le remake de Rob Zombie en 2007 et le reboot/suite de David Gordon Green en 2018, NDLR] ! Et regardez le dernier Scream… Non, mais attendez : ils font revenir les trois survivants des films précédents – Neve Campbell, Courteney Cox et David Arquette – pourquoi ne pas l’appeler Scream 5 ? C’est absurde ! Tous les films n’ont pas le potentiel d’être recyclés à l’infini… » Et notre interlocuteur de lancer une suggestion à l’attention de Hollywood: « chaque gros film pour de franchise, chaque studio devrait s’engager à financer un script original ! »

Lors d’une rencontre avec le public gérômois, animee par la journaliste Caroline Vié, Edgar Wright a rappelé ce rôle crucial de la découverte et de la nouveauté dans sa construction culturelle. Comment, enfant puis ado, il dévorait dans les magazines britanniques Starburst et Cinefantasique les articles consacrés à Alien, Evil Dead ou The Thing, avant d’avoir l’âge de pouvoir les découvrir, plus tard, en vidéo. Comment un documentaire de la télé britannique sur Sam Raimi (réalisateur d’Evil Dead avec trois outs de latex puis, bien plus tard, des trois premiers Spider-Man) déclencha sa vocation à l’age de 14 ans. Et surtout, malgré l’humour qui éclabousse la quasi-totalité de ses projets (excepté le virage) Last Night in Soho), le cinéaste le répète: il ne se moque jamais du genre qu’il aborde.

S’il ya bien une personne sur Terre qui aurait eu le droit de pirate Shaun of the Dead, c’est George Romero !Edgar Wright

« Shaun of the Dead et Hot Fuzz ne sont pas des parodies, mais au contraire des déclarations d’amour – l’un aux films de zombie, l’autre aux films d’action », explique Wright « Ma référence, c’est Mel Brooks, qui, à l’ évidence, aimait les genres dont il se moquait quand il faisait Frankenstein Junior, Le sherif est en prison ou Le Grand Frisson, qui est sa déclaration d’amour à Hitchcock. En revanche, les gens qui ont fait les Scary Movie n’aiment pas l’épouvante, et cela se voit. Quand j’ai fini de tourner Shaun…j’ai senti qu’on devait le montrer à George Romero [considéré par les fans comme le parrain du film de zombie avec la triplette de chefs-d’œuvre La Nuit des morts-vivants, Zombie et Le Jour des morts-vivants, NDLR]. J’avais besoin de sentir qu’il approuverait notre vision. Le studio Universal a organisé rien que pour lui une projection dans un cinéma en Floride, où il passait ses vacances, sous la surveillance d’un agent de sécurité pour être sûr qu’il ne piraterait pas le film. J’ai trouvé ça tellement déplacé – s’il ya bien une personne sur Terre qui aurait eu le droit de pirater Shaun of the Dead, c’est George Romero ! » Le soir même, le maestro appellera Wright à Londres pour le féliciter : « Entendre à l’autre bout du fil cette voix que je ne connaissais jusqu’ici qu’à travers les commentaires audio de DVD, ce fut un choc! George nous a même autorisés à le citer sur l’affiche et il nous a ensuite invités, Simon Pegg et moi, à jouer les figurants zombies sur le tournage à Toronto de son Land of the Dead ! » Dans le jargon, on appelle ça la communauté des geeks…

Edgar Wright, dont la petite flamme dans les yeux ne brille jamais autant que lorsqu’il aborde ces univers, se ferme, hélas, comme une huître dès qu’il s’agit d’évoquer son prochain projet. Il est annoncé à la tête d’une prochaine readaptation du roman Running Man de Stephen King, dont Hollywood avait déjà tiré un film d’action en 1986 avec Schwarzenegger, réalisé par Paul Michael Glaser (oui, notre bon vieux Starsky!). On aurait aimé le titiller un peu sur cette apparent contradiction avec sa défiance du nostalgisme, mais la réponse et le visage poli mais ferme interdisent toute relance : « J’ai pour principe de ne jamais évoquer publiquement tout quidé projetitive . » Next !

Wright, qui dit avoir realisé Last Night in Soho comme une fable questionnant justement la nostalgie des années 1960, pourra-t-il encore longtemps continue à faire entendre sa voix bien à lui et son besoin d’expérimentation dans un système Hollywoodien de plus en plus rétif à la singularité? « L’évolution actuelle est une source de préoccupation pour moi, oui, mais jamais cela ne me dissuadera de privilégier des histoires originales, je dois continue d’essayer. Le reste, ce n’est plus de mon ressort. » Il faut soutenir le soldat Wright !


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