Burning : critique qui s'évapore

Burning : critique qui s’évapore

SECRET SUNSHINE

L’histoire est celle de Jong-Soo (Yoo Ah-In), un apprenti écrivain qui enchaîne les petits boulots et qui recroise par hasard le chemin de Hae-Mi (Jun Jong-seo), une amie d’enfance. Une relation amoureuse va rapidement se créer entre eux, mais celle-ci va tout aussi vite être parasitée par l’arrivée de Ben (Steven Yeun), un nouvel ami que Hae-Mi a rencontré à l’étranger. Et allors qu’un étrange triangle amoureux commence à se former, Hae-Mi disparaît mystérieusement…

C’est à ce moment-là que la romance que Burning a installé bifurque radicalement vers le thriller. La maigre zone de confort que Lee Chang-Dong et sa co-scénariste, Oh Jung-mi, ont offert aux spectateurs, laisse place à une enquête où Jong-Soo se lance à la recherche de la jeune femme.

Burning : photo, Steven YeunUn triangle amoureux qui tourne mal ?

Mais si les différentes investigations du personnage – dont une minimaliste, mais terrifiante séquence de filature – rappellent bel et bien que nous avons basculé dans le genre, cette quête semble elle aussi infectée par une tension latentun mystère indénouable, envoûtant et stimulant, aussi déstabilisant que la romance inaccomplie de début de film.

Cette étrangeté se ressent dans la photographie de Hong Kyung-Pyo et dans la mise en scène de Lee Chang-Dong. Leur façon de filmer le crépuscule, qui fait presque tendre le film du côté du fantastique, le filmage aérien, les focales plutôt courtes qui donnent de l’ampleur à l’image, le tout couplé à la musique minimalistre’at Mowè : embrumée du film tient à l’élégance feutrée de sa réalisation qui donne à voir les lacunes mystérieuses d’une réalité devenue insaisissable.

Burning : photo

Un monde inquiétant un mystérieux.

NUIT et brouillard

Burning ne parle d’ailleurs que de ça : des trous béants dans notre perception du monde. En témoigne un scénario rempli de pistes abandonnées, de voies explorées à moitié et de questionnements inassouvis. Ben brûle-t-il reellement des serres ? Le chat de Hae-Mi existe-t-il ? Et qu’en est-il du puits de son enfance ? Et évidemment : qu’est devenue la jeune femme ?

Autant d’interrogations volontairement laissées sans réponse, non pas par flemmardise ou superficielle volonté de frustrer le spectateur, mais au contraire comme sincère désir de donner corps à cette idée d’une réalité lacunaire et insaisissable. Le long-métrage de Lee Chang-Dong se transforme en une obsédante source de réflexion, mais aussi en un vertigineux traité sur le mystère du monde et sur son rapport à l’invisible.

Burning : photo, Yoo Ah-In

Courir après le réel.

Le cinéaste se passionne pour les surfaces feutrées ou opaques. La lumière étouffée par une bâche, la fumée de cigarette qui se disperse, une éclaircie contre le mur d’une chambre de jeune femme : Lee Chang-Dong s’intéresse autant au visible qu’au difficilement perceptible, voire à l’invisible. En témoigne égallement tout le champ lexical que le film déploie sur le sujet.

Entre le pantomime que pratique Hae-Mi, les haut-parleurs de la Corée du Nord qui résonnent jusqu’à la maison du père de Jong-Soo de l’autre côté de la frontière – qui donc entend, mais ne voit pas l’ autre partie du pays – ou encore tous les différents appels anonymes que reçoit Jong-Soo et qui ne laissent place qu’à un silence assourdissant de l’autre côté du fil : Burning se concentre sur les surgissements d’irréel dans le palpable et le rationnel. Des moments de glissement ou la réalité ne suffit plus.

Mais le film n’est jamais déconnecté du monde, c’est par ailleurs tout son génie : réussir à puiser dans les crevasses du réel pour commenter le contemporain.

Burning : photo, Jeon Jong-seo

Disparaître…

LES ENCHAÎNéS

Ce monde qui, comme le dit Jong-Soo lui-même, “reste un mystère” pour les personnages, témoigne allors des enjeux qui traversent les questionnements et des craintes d’une certain jeunesse sud-coréenne de la fin des années 2010. Ce drôle de personnage qu’est Ben en est par ailleurs une belle manifestation.

En effet, le film ne confirmera jamais si Ben brûle bel et bien des serres, s’il a fait disparaître Hae-Mi et ne donnera pas plus de détail sur sa relation avec la jeune femme qu’il maquille à la toute fin du film . Il est simplement défini comme un séduisant playboy, un Gatsby – comme il est directement nommé dans le film – qui est entouré de mystère (d’où vient sa richesse ? quelle est sa profession ?), mais reste relativement chaleureux et sympathique.

Burning : photo, Steven Yeun

Un antagoniste d’un genre nouveau ?

Mais la méfiance de la caméra couplée à l’ambivalence du jeu de Steven Yeun suggère clairement au spectateur le caractère négatif du personnage. Ce double mouvement d’un antagoniste écrit comme un personnage positif, en plus de rajouter de l’ambiguïté au film, installe la figure manifeste d’un nouveau type de mal, un monstre 2.0 oisif, charmant, qui roule en Porsche, s’habille bien et prend soin de lui. Une sorte de Patrick Bateman en somme, mais dont l’antipathie et la folie meurtrière seraient dissimulées aux spectateurs.

Lorsque Ben parle a Jong-Soo des incendies qu’il provoque, l’incertitude sur la vraie nature de l’information se pose : jusqu’où cet homme qui se prend pour un dieu est-il capable d’aller, et serait-il possible que ces serres soient en réalité des personnes ? Ce doute permet ainsi à Burning de jouer brillamment avec l’esprit du spectateur, mais aussi d’explorer une tension générée par les inégalités qui fracturent la Corée du Sud.

Photo Yoo Ah-In, Steven Yeun, Jun Jong-seo

Portrait d’une jeunesse sud-coréenne.

En effet, le confort de vie de Ben s’oppose à la précarité des agriculteurs et au quotidien de Jong-Soo. Lors de la séquence ou ce dernier se rend à un entretien d’embauche froid et déshumanisé dans un entrepôt. Dans une autre, on apprend que ce ne sont pas les rayons du soleil qui éclairent le studio d’Hae-Mi, mais bien leurs reflets qui frappent les grandes tours vitrées des bureaux du center-ville. Ainsi, que ce soit à travers des éléments concrets et triviaux, autant que par des idées métaphoriques et évocatrices, Burning révèle la violence quotidienne à laquelle est confronté ce duo de protagonistes sans repère ni racine.

Qu’il s’agisse de l’enfance mystérieuse de Hae-Mi ou l’instabilité des parents de Jong-Soo, nos héros sont laissés à l’abandon dans un monde qu’ils ne comprennent pas eux. Chacun cherche des réponses à ses questions : par la spiritualité pour la jeune femme et par l’enquête pour le jeune homme. Pour l’un, puis pour l’autre, ce n’est cependant qu’une fois confronté au vide de l’existence qu’une seule solution s’imposera aux yeux brûlants d’une jeunesse perdue : se laisser consumer.

Burning : Affiche française

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