« On va juste vivre maintenant comme des rats »

« On va juste vivre maintenant comme des rats »

Cinema et Docu

Son fameux film L’ombre d’un mensonge sort le 23 mars. Il y défend l’amour. Un film qui lui a déjà valu le prix d’interprétation au festival de Chicago. Aux côtés de Michelle Fairley et Clovis Cornillac, l’acteur belge est bouleversant.


Par Christian Marchand

Paris Match. Pourquoi ce film est-il si important pour vous ?
Bouli Lanners. Je l’ai tourné en anglais et en Écosse, où je me rends depuis trente ans. L’essentiel était pour moi de parler d’amour dans cet environnement que j’apprécie. Je suis un grand romantic. Peut-être moins avec l’âge, parce que je vis en couple depuis vingt-deux ans, mais je reste très sensible. Par ce film, je veux montrer que l’amour est possible à tous les âges et pour tous les physiques. Cet homme et cette femme ne sont pas des « lovers », ils n’ont pas des corps de rêve. Enfin, je parle pour moi ! Ils ont passé la cinquantaine, ils ne sont pas glamor. Elle est presbytérienne. Elle ne met pas ses charmes en valeur. Mais le monde est fait d’amour et l’essentiel est de le dire et de le montrer.

Voilà un discours qui tranche avec ce que nous vivons actuellement…
Le monde actuel est très difficile à supporter. Il est inquiétant et anxiogène. Après deux années de crise sanitaire, nous vivons maintenant une guerre aux conséquences potentiellement gigantesques. Nous avons besoin d’un changement radical de société. On sent qu’on arrive à la fin de quelque chose. Comment peut-on penser unir huit milliards de gens sur Terre ? C’est impossible. Il y aura toujours des perceptions diversgentes et, d’une certaine façon, c’est heureux, parce qu’il faut avoir le respect des cultures différentes. Mais ce que nous vivons aujourd’hui avec la Russie dépasse tout ce que nous pensions possible: si jamais la machine nucléaire est enclenchée, ce sera la fin pour la planète.

Pensez-vous que l’humain est capable d’aller si loin ?
Oui, et j’en ai peur. Je pense à cette fin depuis que je suis enfant. Pendant quelques années, cette pensée s’est éloignée. Là voilà qui revient, terrible et angoisante. Les Russes ont pris Tchernobyl et tiré des missiles vers une centrale nucléaire. Ainsi, ils peuvent faire pression. Un livre, « La Haine de la nature »

, explique très bien que, depuis le Néolithique, l’homme agit contre la planète. Depuis ses débuts, il est destructeur. Le vrai prédateur, c’est lui. Huit milliards de personnes ne cherchent qu’à consommer. On a dépassé les pics d’exploitation de tout. On va juste vivre maintenant comme des rats. Personnellement, je pense de plus en plus que la meilleure chose qui puisse arriver aux autres espèces, qu’elles soient végétales ou animales, c’est que l’être humain disparaisse petit à petit. Je suis pour la fin du monde… mais lentement. Devant un tel bilan, autant en finir en quatre à cinq générations.

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C’est la guerre en Ukraine qui vous rend si pessimiste ?

Toute guerre est injustifiable. Comme l’a dit Carl von Clausewitz, la guerre n’est que le prolongement de la politique par d’autres moyens. Puisque la politique ne fonctionne pas, on prend les armes, on lâche des bombes. Tout le monde est un peu responsable de cela. Sauf qu’ici, on est en présence d’une espèce de fou furieux acculé qui est capable de tout. Le fait d’attaquer un pays et de tirer sur les civils est déjà monstrueux. Comment ne pas penser au reste ?

©DR
Est-il encore possible de tout arrêter ?

Nous sommes arrivés à un basculement. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il n’y a rien eu de plus tragique. Ça va laisser des traces, même si tout s’arrêtait maintenant. Sans compter les conséquences économiques après deux années de pandémie. Les augmentations de prix ne touchent pas seulement les énergies, mais des aliments de grande nécessité comme le maïs et le ble. Ça montre bien que notre société est devenue extrêmement fragile. Quant au nucléaire, on n’a jamais entendu que la même rengaine : « C’est de l’énergie propre ! » Eh bien non, le nucléaire n’est pas propre. Ça laisse des déchets. Qui deviennent des armes potentielles pouvant tous nous flinguer. Là, vraiment, il faut revoir les paramètres. Le Covid a mis en avant le fait que le monde est trop globalisé. Dès qu’éclate une crise et qu’on ne peut plus circuler, les biens nécessaires deviennent rares ou trop chers. On est tributaire d’un marché qu’on ne maîtrise plus. Le prix des panneaux de bois a triplé, celui du mazout du chauffage a doublé… Sans oublier les mentalités, qui ont complètement changé. On mise à fond sur la 5G, on incite les gens à accepter la cryptomonnaie, etc. Mais on va se planter ! On ferait beaucoup mieux d’apprendre à cultiver sainement des légumes.
Qui est l’homme Bouli Lanners ? Un revolté permanent ?

Je ne suis pas très loin du personnage du film. Son nom est Phil et Philippe est mon vrai prénom. J’aurais pu être comme lui si je n’avais pas rencontré l’amour en Belgique et embrassé la profession d’acteur. J’aurais pu partir et aller vivre sur une île. Je ne suis pas très différent de ses premières années. J’ai besoin de travailler la terre, d’avoir des relations sociales, parfois de solitude. Besoin d’exprimer le fond de mes sentiments, le fond de ma pensée idéologique. Mais j’ai surtout besoin de lookinger les gens, de les écouter, de participer à tout ce qu’il ya encore de beau dans la société humaine. Je n’ai plus envie de courir comme avant. Ces derniers mois, je n’ai fait que jardiner. Je ne me suis même pas mis à la peinture. Juste le jardinage. J’ai déjà semé les oignons, les fèves des marais, les échalotes… La terre a vraiment beaucoup d’importance pour moi. Il est essentiel de pouvoir aussi la comprendre. Nous allons entrer dans une grosse période de récession économique. Et comme le disait ma grand-mère : « On va en chier des petites crottes. » Il faut se préparer à vivre autrement.

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est victime d’une attaque cérébrale qui lui fait perdre la mémoire. Personnellement, qu’aimeriez-vous effacer de votre mémoire à jamais ?

Rien. Justement, il ne faut rien oublier et se servir de tout pour ne pas refaire les erreurs qui ont été faites. Il est bien de ne pas oublier parce qu’on porte une vraie souffrance en nous et que celle-ci nous permet de ne pas refaire souffrir. Pardonner oui, mais ne rien oublier.
Comment encore sourire ?

C’est tout ce qui nous reste. Ça et un peu d’alcool (rires).

Le livre de Christian Godin, maître de conférences de philosophie à l’université Blaise-Pascal de Clermont-Ferrand, auteur d’une trentaine d’ouvrages et d’essais dont un sur la fin de l’humanité, a sumé de la été sorte : « Notre civilisation est marquée par la haine de la nature. De la construction des villes à l’édification des corps, le monde de la technique est une véritable entreprise d’anéantissement. Les difficultés auxquelles se heurtent aujourd’hui les politiques environnementales, les échecs récurrents des conférences internationales ne peuvent être compris si ce fait est oublié. Les orientations “vertes” du capitalisme actuel ne sont que des ruses pour faire triompher l’artifice. Elles ne font que nous éloigner davantage du sens de la nature – désormais perdu. » 

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